Synopsis
Il faudrait savoir comment cela s’est insinué, comment cela s’est propagé, sans bruit, sans incident majeur, sans drame ni tristesse, non, au contraire, dans une certaine douceur, tranquille, émolliente presque, pas désagréable en tout cas, gagnant peu à peu toutes les heures du jour et de la nuit, il faudrait savoir quand cela a commencé, cet état dans lequel il se trouve, comment on le nomme, on le définit, pour qu’il puisse s’en extraire et s’en éloigner, s’assurer au moins qu’il n’est que transitoire et que lui succédera un autre état, plus intense, plus ardent.
Depuis quelque temps, ses pensées, ses rêves, les images qui lui reviennent au cours d’une journée le ramènent sans cesse à ce qui a déjà eu lieu, ce qui n’est plus, pour la simple et bonne raison qu’il ne sait pas se représenter l’avenir, lui donner consistance, qu’il est incapable d’inventer de nouvelles images qu’il pourrait simplement caresser, incapable d’imaginer des chemins, un chemin, qui le mènerait ailleurs, incapable d’imaginer les trente et quelques années qu’il lui reste statistiquement à vivre. C’est un problème, il le sait, cette absence de visibilité, cette obstruction du futur, aussi a-t-il la sensation désagréable d’être bloqué sur une aire d’autoroute, sans savoir précisément depuis quand, ni où, et sans pouvoir s’insérer de nouveau dans une circulation aussi rapide, aussi dangereuse que celle qui l’a mené jusque-là. Oui, s’il y réfléchit, tout se passe comme s’il était coincé dans une station-service. Il n’est pas malheureux. Il ne se sent pas si mal. Il y a des distributeurs de boissons très sophistiqués, qui permettent de choisir toutes sortes de cafés, expresso, café latte, cappuccino, solubles ou en grain, plus ou moins sucrés, avec ou sans touillette, des cadeaux souvenirs, des gadgets et des porte-clés, des peluches, des mugs personnalisés avec des prénoms, des glaces, des sandwichs et des biscuits, les toilettes sont propres et le personnel plutôt aimable. Mais il ne peut pas rester là.